“Nordstream 2” devient le théâtre des jeux d’alliance en Europe

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Les États-Unis “répliquent” contre la Russie. Vendredi, le gouvernement américain révélait de nouvelles sanctions, cette fois contre les entreprises de construction maritime liées au projet “Nordstream 2,” en mer Baltique.

Cela a mené l’une des entreprises qui travaille sur le projet, le groupe d’industrie maritime Allseas, à se retirer du projet, jusqu’à nouvel ordre.

Qu’est-ce que Nordstream 2 ? Il s’agit d’un programme pour relier l’un des plus gros consommateurs de gaz et de pétrole de l’Europe, c’est-à-dire l’Allemagne, aux puits pétroliers et gazifères de la Russie… Le gouvernement russe a soutenu le projet car il permet, en plus d’augmenter les exports, de contourner les pays de l’ex-Bloc, en particulier l’Ukraine.

Le projet Nordstream 2 augmenterait la capacité d’export de la Russie, en posant un nouveau tuyau le long d’un canal existant. (Voir graphe issu du site nordstream2.com.)

Le projet est mené par l’entreprise semi-étatique russe Gazprom, avec l’appui d’autres acteurs énergétiques tels que Total ou Engie (l’ex-GDF).

Pourquoi le gouvernement américain veut-il punir les entreprises qui travaillent sur le projet ?

Selon les dirigeants américains, l’outil deviendrait un “outil de coercition,” selon le texte de loi des sanctions.

Le Républicain Ted Cruz disait avant le passage des sanctions : “Le projet Nordstream 2 crée un grave danger pour la sécurité nationale des États-Unis, et pour nos alliés européens.”

Et dans l’autre camp, le Démocrate Jeanne Shaheen disait : “Nordstream 2 représente un autre levier par lequel la Russie peut déployer son influence nocive en exploitant la dépendance énergétique de l’Europe, une tactique dont le Krémlin à l’habitude de se servir.”

Forbes explique :

“Les deux camps, républicain et démocrate, disent que [Nordstream 2] aurait des implications pour la sécurité de l’Europe. La crainte serait que Moscou puisse faire pression sur Bruxelles en coupant les robinets à gaz. Ils disent aussi que le pipeline permettrait de contourner l’Ukraine, à travers laquelle doit actuellement transiter le gaz en direction de l’UE. Donc éliminer cette voie-là réduirait l’influence politique de l’Ukraine face à la Russie.”

Cependant, pourquoi les Russes n’ont-ils pas le droit d’exporter leur production, sans passer par l’Ukraine ? Cela revient à jouer à des jeux d’allégeance régionaux… comme les États-Unis, et la plupart des pays développés, ont l’habitude de faire là où ils peuvent faire valoir leur poids…

En fait, l’opposition à Nordstream 2 de la part des États-Unis est plutôt un histoire de nationalisme économique, caché dans des raisons vague de “sécurité nationale.”

Explique Forbes :

“Les principaux pays qui sont impliqués dans la construction du pipeline, la Russie et l’Allemagne, suspectent les États-Unis de se servir d’un prétexte de sécurité énergétique afin d’avancer leurs propres intérêts économiques. Disposant d’un surplus de production de gaz naturel, les États-Unis sont désireux de l’exporter vers l’Europe à bord de tankers, sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). Ils croient que le pipeline réduirait la demande européenne, et réduirait la rentabilité des gros ports d’exportation de GNLs.”

Un nouveau port d’exportation de GNL coûte quelques milliards de dollars. Avec en plus toute l’industrie d’extraction de gaz naturel — qui est souvent peu rentable –, cherchant de nouveaux marchés, cela crée de grosses incitations financières pour bloquer, par tous les moyens, les compétiteurs tels que la Russie…

Mélangez-y aussi des histoires d’alliances régionales — les pays de l’ex-Bloc, tels que la Pologne ou l’Ukraine sont ouverts à l’appui étranger pour s’opposer à la Russie — et vous avez une recette pour l’imposition de sanctions et le blocage du pipeline.

Le projet attire également l’opposition des partis “verts,” qui cherchent généralement à bloquer tous les projets de pipeline, aux États-Unis comme ailleurs.

Pourquoi la France a-t-elle mis son poids derrière Nordstream 2 ?

Tout cela génère un jeu d’alliances et d’intérêts particuliers plutôt nuancé et contradictoire… L’Allemagne a par exemple est supposément la “première économie d’énergie renouvelables, avec des investissement colossaux dans les éoliennes et le solaire.”

Mais l’arrêt de ses centrales nucléaires, sous pression des partis “verts,” oblige le pays à dépendre plus que jamais de l’importation d’électricité, et de sources d’énergies fossiles, telles que le gaz naturel.

Par ailleurs, l’UE dans l’ensemble fait opposition au projet — au même titre que les États-Unis. Cela réduirait l’influence de Bruxelles dans l’espace de l’énergie.

Néanmoins la France, aux côtés de l’Allemagne et de la Russie, forme un noyau de soutien au projet.

Selon des rapports journalistiques, le soutien de la France serait également un jeu d’influence politique… Face à l’opposition de divers partis, le gouvernement français pense détenir un levier un portant son soutien. Ce qui lui permettrait d’exercer une influence plus importante sur l’Allemagne lors de futures négociations.

Francis Perrin, chercheur à la l’Institut des relations internationales et stratégiques, interviewé par TV5, estime que la France veut aller plus loin que l’Allemagne… et vise même un rapprochement avec le Russie, par le biais du projet.

Il explique :

“Emmanuel Macron essaye de réinserer Moscou dans le jeu international, à certaines conditions. Il estime aussi que si l’on sanctionne trop ce pays et qu’on l’exclut d’un certain nombre de discussions, de forums et d’organisations, la Russie aura une attitude plus dure, plus négative.”

Comme je le soutiens régulièrement dans ce blog, les États la plupart du temps des outils pour avancer des intérêts privés… c’est pour cette raison que les leaders sont à l’affût de nouvelles sources d’influence… que ce soit dans le secteur de l’énergie, ou des sanctions internationales… ou des investissements étatiques.

Nordstream 2 attire autant d’attention et de conflits car il combine tant “d’angles d’attaques” différents — il représente une grande variété de manières de faire valoir une influence politique… et avancer des intérêts particuliers. C’est pour cela que les acteurs régionaux — de la Russie, à la France, aux États-Unis — recherchent vivement le moyen de se mettre en position afin d’en bénéficier.

Pourquoi vous exposer tout cela ? Le but n’est pas d’en tirer une idée d’investissement quelconque, mais de mieux comprendre le fonctionnement des pouvoirs locaux… et de leur effet sur les différents projets d’investissement que nous pourrions envisager.