IPO de WeWork : On est loin d’avoir fini

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L’IPO de WeWork, qui était censée survenir cette année, avant fin septembre, devait permettre aux investisseurs tels que SoftBank, et aux dirigeants de WeWork de toucher un beau jour de paye, avec une valorisation de 47 milliards $.

Le principal actionnaire externe de la société, le fonds “Vision” de SoftBank, auraient demandé qu’ils le remettent à plus tard. Les obligations de The We Company ont souffert sur le marché. Ses 700 millions $ de dette en circulation, émise en avril 2018, payaient un taux d’intérêt de plus de 8 % après que les journaux aient rapporté la possibilité que l’IPO soit reportée.

En effet, sans l’IPO, la société risquerait d’avoir à émettre de nouvelles obligations, ce qui aurait tendance à réduire la valeur des obligations existantes – plus le niveau de dette est élevé, plus la dette devient risquée.

Mais pour l’instant, le groupe “We” reste sur la voie d’une cotation avant fin du mois.

C’est une situation intrigante car certains des gros fonds d’investissement qui rentrent sur ces actions en pensant bénéficier lorsque ces entreprises seront vendues aux particuliers sur le marché public ne sont finalement pas si pointus.

SoftBank encaisse des pertes sur certains de ses plus gros placements dans les “licornes” telles que Slack et Uber — tous deux dans le rouge depuis leurs IPOs et affichant une perte pour SoftBank.

Et c’est aussi le principal perdant depuis que les prédictions de valorisation à l’IPO de WeWork ont été divisées par trois.

Comme nous le disions dans un mail précédent, l’IPO de WeWork n’était rien d’autre qu’une manière de récompenser massivement les cadres et fondateurs de la société, en particulier son dirigent Adam Neumann, tout en ne laissant les actionnaires du grand public qu’avec des dettes sur-dimensionées, et des pertes atteignant 700 millions $ dans les 6 premiers mois de l’année. En 2018, la société a perdu 1,7 milliards $.

Pourquoi les soucis ? Parce qu’en dépit d’avoir l’aura d’une boîte Tech, les analystes de Wall Street comprennent qu’il ne s’agit en fait que d’une société d’immobilier — ce pour lequel ils ont l’habitude d’être nettement plus froids et délibérés.

Suite à la réaction peu emportée de la part des financiers sur les perspectives de l’IPO, la société “We” a annoncé qu’elle revoyait sa valorisation d’entrée en Bourse à 15 milliards $, contre les 47 milliards $ annoncés précédemment.

Mais une étude approfondie effectuée par le Financial Times, qui s’est plongé dans les comptes de The We Company et a comparé avec les valorisations obtenues par des sociétés similaires, évalue la juste valeur de l’entreprise à 3 milliards $ tout au plus. Soit une décote d’environ 94 % par rapport au prix qu’on flottait il y a quelques semaines !

Une autre valorisation effectuée par un professeur de l’université de New York estime la valeur de la société à 14 milliards $. Ecrit CNBC :

“Aswath Damodaran, professeur de finance à l’Ecole d’affaires Stern à NYU, qu’on appelle parfois le ‘grand-maître des valorisations,’ a analysé le prospectus de la société en août. D’après les documents qu’il a consulté, il a évalué la juste valeur de WeWork à 14 milliards $, soit environ 70 % sous la valorisation proposée.”

Et Matthew Yglesias, chez Vox, explique que les gérants-même chez WeWork ne sont pas forcément convaincus.

Sinon ils ne chercheraient pas à tout prix à transformer WeWork en autre chose qu’il n’est actuellement :

“Aucune des idées proposées ne sont d’apparence évidemment ridicules (sauf peut-être celui de créer de crèches [avec WeGrow]), mais la prolifération de projets en parallèle semble montrer que les gérants de la société partagent un scepticisme pour la proposition de fond chez WeWork.

“Vu d’une certaine façon, nous avons devant nous une société de location immobilière qui est massivement survalorisée, et qui maintenant court dans un sens ou dans un autre, essayant de profiter de l’enthousiasme excessif montré par les marchés privés pour toute chose liée à la Tech, dans l’espoir désespéré de faire un gros score.”

WeWork n’a rien de remarquable

En réalité, ce qu’il y a de remarquable chez WeWork, c’est sa capacité à dépenser tellement d’argent sans être rentable.

En soi, le modèle du groupe n’a rien de révolutionnaire. En fait, il existe au moins 5 autres plateformes qui font la même chose sur le territoire américain : Regus, Knotel, LiquidSpace, Industrious et The Wing.

Les deux premiers, Regus et LiquidSpace, sont même rentables. Ce qui prouve qu’il n’y a rien de nécessaire au train de vie fou de WeWork. Ils pourraient tout à fait faire comme leurs rivaux : créer une société solide, peut-être pas follement rentable, mais au moins auto-suffisante financièrement.

S’ils ont suivi le chemin de la dépense, c’est que leur vrai “modèle” revient à vendre une fantaisaie aux investisseurs – leur refourgant un modèle déjà testé depuis plus de 15 ans, en prétendant qu’il s’agit de la pointe du fer de lance de l’innovation.

Selon l’analyse de la boîte Thinkum Alternative Data, “[La rentabilité de] LiquidSpace remet en cause tout ce que promet de faire WeWork.”

En effet, cela prouve que WeWork n’a rien de particulièrement unique.

Le “Mark Cuban” de l’ère des licornes

Mark Cuban, vous le connaissez peut-être. Il fait partie des milliardaires américains célèbres car ils passent à la télé et racontent leur vie.

Mais le secret de M. Cuban, c’est qu’il n’a pas fait fortune en enrichissant vraiment les autres !

Sauf si vous appelez le fait de faire perdre beaucoup d’argent un “gain de connaissances utiles.”

Dans son cas, c’était la somme de 5,7 milliards $ payée par Yahoo! pour sa société Broadcast.com.

Quand l’acquéreur a finalement compris que le site était sans valeur, quelques années plus tard, il a pris le coût de l’achat comme une perte. Mais M. Cuban, qui a eu la sagesse de se faire payer en cash, demeure un milliardaire.

La conclusion, c’est qu’il est possible de gagner beaucoup d’argent non en créant quelque chose de valeur, mais simplement en surfant sur une mode dans l’investissement, et en sachant dire les bonnes choses.

C’est effectivement ce que tente de faire le fondateur de WeWork, Adam Neumann.

Mais il a peut-être fait un pas de trop dans l’absurde quand il a annoncé que l’objectif de sa société de co-working était “d’élever les consciences du monde.”

Voici ce qu’il postait sur le site officiel de WeWork au début de l’année :

“La mission de WeWork, c’est de créer un monde dans lequel les gens travaillent pour se faire une vie, non pas pour pouvoir vivre. La mission de WeLive, c’est de bâtir un monde dans lequel personne ne se sent seul. La mission de WeGrow est de libérer les superpouvoiirs de tous les humains.

“La mission de The We Company est d’élever les consciences du monde. Vivre une vie consciente, ça veut dire choisir de vivre proactivement et avec intention. Cela veut dire qu’on doit être un élève de la vie, pour la vie, dans laquelle nous acceptons que nous sommes en croissance perpetuelle, dans un état permanent d’auto-découverte, de croissance intérieure, et de changement.”

C’est comme si M. Neumann avait voulu se faire un pastiche de différents clichés de la Silicon Valley. Servant des platitudes et des superficialités qui sont si tape-à-l’oeil qu’on en oublie de le ridiculiser… C’est si transparent qu’on n’ose pas croire qu’il puisse être sincère.

Matt Levine de chez Business Week a au moins un sens de l’humour… pointant du doigt l’idiotie du nouveau rebranding, de WeWork à The We Company :

“Moi [Levine] : Que fait votre société ?

We : Nous englobons tous les aspects de la vie, qu’ils soient physiques ou digitaux.

Moi : C’est terrifiant.

We : Nous sommes comme Facebook, sauf que vous vivrez chez nous en plus.

Moi : Vous êtes qui déjà ?

We : Nous sommes ‘Nous.’”

Mais même les “pros” de l’investissement succombent

En général, les financiers de Wall Street qui gèrent les IPOs gagnent coûte que coûte. Ils ne détiennent pas eux-mêmes d’actions, et touchent des commissions plus ou moins importantes en fonction de la valorisation obtenue…

Mais ceux qui mettent vraiment leur peau en jeu sont loin d’avoir la certitude d’en sortir gagnants. Et cela ne vaut pas juste pour les particuliers comme vous et moi. Cela vaut aussi pour les grosses boîtes, comme SoftBank, qui gère un fonds d’investissement de 97 milliards $ et qui est censé s’y connaître de fond en comble.

L’histoire de la bulle des dot-coms est une longue série d’histoires où non seulement les particuliers, mais également des capitaines d’industrie et des vétérans de la finance se sont faits avoir, payant des sommes colossales pour des actifs qu’ils ne comprenaient pas et qui se sont avérés perdants.

L’époque que vous vivons actuellement comporte aussi ses gros deals qui font la une des journaux… et elle va aussi se révéler avoir été le terrain d’erreurs de jugement monstrueuses de la part de gens qui auraient dû pourtant savoir ce qu’ils faisaient.

Profiter d’un excès d’enthousiasme ?

Si vous étiez prêt à prendre le risque, la dette de ces entreprises n’est peut-être pas si mauvaise… si vous pensez tenir jusq’à maturité.

Les 8 % que paient The We Company jusqu’en 2025 sont, par pur hasard, exactement ce que paie une autre société connue qui fait des grosses pertes, Tesla.

Il est vrai que la situation financière de ces sociétés ne donne rien à envier… Mais n’y aura-t-il pas un nouveau SoftBank disposant de milliards de dollars, prêt à subventionner les pertes d’une valeur connue, afin de lui éviter d’avoir à gagner de l’argent ?

Est-ce que ces sociétés vont vraiment être mises en liquidation d’ici 2025 ?

En l’absence d’un krach majeur – ce qui peut toujours arriver –ce serait surprenant.

Et les 8 % qu’on peut toucher sont peut-être une manière de toucher un revenu sur l’idée qu’il y aura toujours de l’argent “fou” prêt même à payer un semblant de guru millienial comme M. Neumann.