Pourquoi “l’intangible” obsède les entreprises

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Les entreprises se détournent de plus en plus de l’investissement dans le “concret,” et de plus en plus vers des bien “intangibles.”

Prenez l’exemple d’un groupe que vous connaissez : Louis Vuitton Moët Hennessy (LVMH).

C’est la plus grosse société de luxe au monde… son principal propriétaire, Bernard Arnault, est en passe de devenir l’homme le plus riche du monde.

Quel est le rapport entre LVMH est la poursuite de “l’intangible ?” Quand vous additionnez la valeur de tous les actifs physiques, tels que ses imposants locaux parisiens près du Pont Neuf, ses magasins détenus en mains propres, ses centres de manufacturation, ou alors ses stocks de marchandises, vous arrivez à une valeur de 102,7 milliards $… ce qui est nettement en-dessous de sa valeur sur le marché, qui est de 231 milliards $.

Cela signifie qu’une grosse partie de la valeur de l’action LVMH n’est pas dans les biens physiques détenus par l’entreprise. En effet, si vous vendiez tous les biens physiques qu’elle détient, vous auriez à priori encore environ 128 milliards $ de valeur…

C’est la valeur “intangible” attribuée à l’entreprise par le marché… à savoir la valeur du savoir-faire des gérants, ses réseaux de contacts, de distributeurs, de marchands, ainsi que la valeur créée par l’image de marque de LVMH auprès des clients.

Cet actif est impalpable, mais il importe énormément aux yeux de LVMH et des ses actionnaires. Le groupe dépense plus de 5 milliards $ par an mondialement afin de maintenir cette image de marque par la publicité.

Sur ses propres bilans, LVMH s’attribue environ 37,6 milliards $ d’actifs intangibles. Comme nous l’avons constaté, cela est largement inférieur à ce que pense le marché au global.

J’évoque les actifs intangibles, car ils constituent l’un des moteurs les plus importants de l’envolée des actions en Bourse, surtout aux États-Unis.

Un bilan publié par le BCE en 2018 montre comment l’investissement dans les “intangibles” tels que l’image de marque occupe une place de plus en plus importante dans les dépenses d’entreprise sur les 20 dernières années.

La proportion est particulièrement élevée en Irlande, ce qui est vraisemblablement lié à sa concentration d’entreprises “Tech.” Celles-ci investissent en permanence dans actifs tels que la recherche informatique, ou la création de nouveaux services qui n’ont pas de valeur “intrinsèque.”

Cette tendance s’impose si bien qu’aux États-Unis, une part grandissante des entreprises cotées, 40 %, ont une valeur d’actifs “tangibles” inférieure à leur dette. C’est-à-dire que, sans leurs actifs intangibles, tels que la valeur de leurs marques, elles auraient une valeur négative.

Comme l’écrit John Authers chez Bloomberg :

“Le capitalisme est désormais mené par des capitalistes sans capitaux. C’est effrayant. Le marché-actions américains a été un aubaine pour beaucoup de gens au cours de la dernière décennie, mais l’étendue d’entreprises dont la valeur ‘tangible’ est négative est telle que l’on pourrait imaginer que tout l’édifice tient sur du sable.”

Dématérialisé

Cette tendance à la dématérialisation est un aspect de notre progression technologique… peut-être.

L’idée devient répandue que l’essentiel de l’activité économique est désormais centrée sur les “actifs immatériels,” tels que le savoir-faire ou la formation…

Mais lorsque vous bâtissez un appartement ou un centre commercial, vous avez bien “quelque chose.” Lorsque vous vendez un sac à mains également. Mais lorsque vous payez le salaire à un chercheur en informatique… qu’est-ce que vous “achetez” au juste ?

Vous avez acheté des nouvelles connaissances ? Peut-être, mais le chercheur peut facilement partir ailleurs… se démotiver ou mourir… et vous avez tout perdu. Qu’est-ce qu’il vous reste, exactement ?

J’entamais une conversation hier, à propos du rôle de l’argent en général.

Les gens pensent qu’il sert principalement à acheter des choses… et c’est effectivement ce qu’il vous permet de faire, individuellement. Mais au niveau de l’organisation de la société, c’est plus que cela… l’argent permet de déterminer vers qui — quelles personnes, organisations, ou activités — doivent se diriger les ressources.

Pour cette raison, seules les inégalités de richesse comptent. Si tout le monde sur la planète s’enrichissait de 10 %, il n’y aurait en réalité aucun changement. Parce que cela ne changerait pas la distribution du pouvoir d’achat.

Et c’est le fait qu’il n’est pas partout identique qui compte.

Quel rapport avec notre sujet ?

Si l’argent se dirige plus que jamais sur “l’intangible,” c’est que celle-ci doit avoir une valeur de plus en plus grande, relativement aux actifs physiques…

Pensez à la valeur d’un bâtiment par exemple. Un bâtiment lamba, dont on ne sait rien, est dramatiquement différent d’un bâtiment dans le coeur de Paris. Le deuxième a une valeur nettement plus grande.

Mais ce “plus” accordé par son emplacement parisien n’est pas une valeur physique… concrète.

Les gens sont de plus en plus prêts à parier que ces types de “plus” immatériaux l’emportent sur les actifs purement physiques, tels que des terres ou un matériel quelconque.

Mais les biens physiques peuvent devenir sur-valorisés. Parfois, les gens paient tellement cher les maisons, que les prix sont obligés de revenir sur Terre.

De même, les idées, l’intangible, peut être survalorisées. L’intangible a également ses modes, ses excès, ses bulles engendrées par la surenchère.

Certaines idées durent des siècles. Des millénaires même. D’autres s’éteignent aussi rapidement qu’elles sont apparues.

Comme toutes les bulles, elles implosent lorsqu’elles sont rattrapées par la réalité.