Pourquoi personne ne veut regarder le Venezuela en face

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J’étais sur l’avion hier, et quelqu’un avait laissé derrière lui le magazine The New Yorker.

C’est un hebdomadaire qui regroupe des reportages et des articles divers qui sont censés donner au lecteur le sentiment d’être à la pointe de ce qui se passe ce qui se dit dans les cercles intellectuels américains.

L’objet d’un long exposé dans le magazine, c’était la situation au Venezuela — en particulier, ce que ça voulait dire pour les stratégies électorales des deux camps, démocrates et républicains, pour les prochaines élections présidentielles.

Les gens qui ont émigré de Cuba vers les Etats-Unis dans les années 60 à 90 ont tendance à voter pour le parti conservateur, les Républicains…

Mais plus récemment, les immigrés changent et les nouvelles générations qui fuient par exemple le Venezuela ont davantage tendance à s’allier avec les Démocrates quand ils ont le droit de vote.

N’empêche que, comme l’explique le New Yorker, la plupart des politiciens ont peur de trop s’attarder sur les problèmes du Venezuela — leurs propres promesses faites à l’électorat ne sont pas si différentes de ce qu’on essaye de faire là-bas.

En ce qui concerne la situation au Venezuela, c’est un exemple réel de ce qui se passe lorsque les politiciens commencent sérieusement à s’immiscer dans le fonctionnement d’une économie, si bien qu’ils finissent par la détruire.

Dans les années 1950, c’était le 4ème pays le plus riche du monde.En 2001, c’était toujours le pays le plus riche d’Amérique latine.

Mais aujourd’hui, rien à voir.

Rien que dans les 3 dernières années, 10 % de la population du Venezuela a quitté le pays.

Environ 1 million de gens se seraient réfugiés en Colombie, à côté. D’autres sont étalés à travers le restant de l’Amérique latine, avec une petite quantité allant jusqu’aux Etats-Unis.

Il est difficile de définir quand est-ce qu’une économie a vraiment été matraquée au point qu’elle ne peut pas se relever… mais un indicateur important est toujours la valeur de l’argent.

En général, tant que l’argent conserve de sa valeur, il y a encore de l’espoir puisque cela signifie que les gens parviennent si bien que mal à se faire des économies et à les protéger. Ce qui signale qu’il existe au moins la possibilité que la situation puisse se retourner.

Mais quand l’argent lui-même va à la ruine… alors il n’y a pas de limite potentiellement à la destruction de valeur qui peut suivre. Ce qui a pris 10, 20, ou 30 ans de travail et d’épargne à accumuler peut subitement ne plus rien valoir.

Des gens aisés ou de classe moyenne peuvent se retrouver totalement privés de toute richesse en très peu de temps… C’est cette instabilité qui mène à la ruine.

Regardez ce qu’il est advenu à la monnaie au Venezuela, en termes de combien de bolivars il vous fallait échanger pour avoir un seul dollar.

Cela est présenté sur un graphe logarithmique puisque la perte de valeur du bolivar a été exponentielle. De plus, le gouvernement a longtemps refusé de reconnaître qu’il existait un problème, en maintenant un taux de change officiel vastement en-dessous du taux de change réel (le trait noir versus bleu et rouge).

Et ils n’ont pas réconcilié les deux par choix. Ils auraient voulu perdurer encore dans le déni.

Mais certains citoyens avaient trouvé le moyen d’obtenir des dollars au taux de change “officiel,” nettement plus avantageux que le taux réel.

Si bien que ces gens-là sortaient massivement leur argent du pays. Le gouvernement a rectifié le taux de change afin de les en dissuader.

On voit grâce au graphe montré ci-dessus que le bolivar perdait 90 % de sa valeur en un peu plus de 2 ans sur la période 2012 à 2014.

Mais l’inflation a pris de plus en plus de vitesse, si bien qu’il ne fallait plus que 3 mois pour que le bolivar perde 90 % de ce qui lui restait de valeur arrivé en fin 2018.

Maintenant, cela continue à une vitesse encore plus fulgurante.

Lorsque les monnaies commencent à se défaire de leur valeur intrinsèque, on ne peut pas faire grand chose pour les arrêter.

Mais qu’est-ce qui fait perdre si rapidement au bolivar sa valeur ?

C’est la taille du bilan de la banque central du Venezuela.

Cela reflète la quantité d’argent qu’ont créé les autorités.

Celle-ci a été augmenté de 291 fois depuis 2006.

En comparaison, sur la même période, les actifs de la BCE n’ont grimpé “que” de 4,5 fois.

Donc, l’intervention des autorités monétaires au Venezuela était environ 50 fois supérieure à celle qu’a entreprise la BCE.

Mais c’est bien cette extension débridée des actifs qui est la cause profonde du désastre des Vénézuéliens.

Si ce n’était qu’un durcissement des règles sur les commerces, ou une augmentation des taxes, l’économie serait touchée mais elle trouverait sûrement le moyen d’y faire face.

Mais quand la valeur de l’argent fond avec une telle rapidité, il n’y a rien que les gens puissent faire, à part sauver ce qu’ils peuvent.

Et en déguerpissant le plus rapidement possible.

Suivre l’exemple ?

On entend de plus en plus parler de cette nouvelle idéologie de la “théorie monétaire moderne.”

Cela revient à la croyance que la création d’argent par les banques centrales serait un outil légitime pour tenter de panser les maux divers qu’on croit percevoir dans le monde actuel…

…que ce soient les inégalités (on pourra donner de l’argent aux gens à discrétion, plutôt que selon l’arbitrage du marché)…

…ou le changement climatique (on pourra financer à l’infini les renouvelables si bien qu’ils sembleront devenir moins chers par rapport aux énergies fossiles)…

…ou le “manque” de croissance.

Et ceux qui soutiennent ces interventions observent en effet qu’en dépit des interventions menées depuis la crise de 2008, la valeur de l’argent — aux Etats-Unis, en Europe, ou au Japon — n’a pas vraiment souffert.

La possibilité d’un collapse massif de la monnaie comme au Venezuela ne semblerait pas crédible.

Les taux d’intérêts n’ont jamais été aussi bas. Si les marchés prévoyaient qu’elle allait frapper ici, ces taux grimperaient.

Or ils n’arrêtent pas de baisser.

Est-ce le fait des rachats d’obligations, forçant l’inflation à demeurer faible en retirant des actifs financiers du marché ?

Est-ce simplement que l’inflation ne se retrouve pour le moment que dans la valeur des actifs tels que les actions, l’immobilier, ou les obligations ?

Ça pourrait mettre des années avant qu’on y voie clair.

La fonction de l’argent dans une économie

L’économiste de l’école ‘autrichienne’ Friedrich Hayek expliquait que les prix sont le moyen le plus efficace qui existe pour disséminer l’information à travers les participants dans une économie.

Sans les prix et l’information qu’elle révèle, l’on ne sait vraiment rien sur ce qui a de la valeur, contre ce qui n’en a pas.

Il n’y a rien d’intrinsèque au poivre qui doit le rendre quasiment gratuit, et l’or plus recherché que les autres métaux.

Tout est une fonction de la demande réelle, et des capacités du marché à satisfaire cette demande.

La fonction des marchés est de disséminer ces prix et donc cette information sur la rareté et l’utilité relative de différents bien, ou différents services.

La vérité, c’est que toute l’hypothèse selon laquelle il est possible d’améliorer le fonctionnement d’une économie grâce aux manoeuvres d’une banque centrale sont fausses, et vouées à l’échec.

Les systèmes économiques sont simplement trop complexes pour que l’on puisse prétendre les manipuler dans un sens ou dans un autre. C’est comme tenter de contrôler le temps qu’il fait.

Sachez qu’on ne comprend pas encore tout à fait les systèmes qui permettent aux cellules de se former et de se maintenir en vie, sans qu’il n’y ait de “décideur” qui décide de manière arbitraire.

On publiait tout dernièrement un article sur le sujet. Révélant qu’on est encore majoritairement dans le noir.

Tout le monde sait qu’elles s’auto-régulent par des systèmes complexes dans lesquels différents composants chimiques réagissent à des changements de situations afin d’empêcher une dégradation de la cellule et la fin de la vie.

A ce que l’on sache, les économies ont beaucoup en commun avec ce genre de système.

Et l’on sait qu’elles ne sont pas susceptibles d’être améliorées dans l’ensemble par des interventions externes.

La valeur de l’argent est peut-être le signal le plus puissant qui permet aux économies de s’auto-réguler.

Qu’est-ce qui se produit quand l’on commence à fausser ce signal ?

Au moins, le Venezuela peut faire le constat des dégâts.

Mais nous, où sont les vrais dégâts autour de nous ? Comment se fait-il que personne ne semble en observer ?

Peut-être que ce qui change est plus profond qu’on ne le pense. Mais il est peu vraisemblable que ce soit anodin.